Vous avez dit absurde?

À

 Première vue, le théâtre de l'absurde peut faire peur. Il est parfois qualifié de « sans queue ni tête », aux intrigues décousues. Sa lecture nécessite bien souvent d'y revenir à deux fois, de s'y accrocher, pour tenter d'y déceler un sens qui nous parlerait, à nous, lecteurs. Pourtant, croyez-moi, ces œuvres vous ayant traumatisé lors de vos cours de français de cinquième ont plus d'un tour dans leur sac. Il est souvent expliqué que le célèbre Rhinocéros de Ionesco, écrit en 1959, met en scène le système concentrationnaire nazi. Derrière ses airs d'histoire légère, le théâtre de l'absurde cacherait-il donc des messages plus engagés ?

            Intéressons-nous à la pièce de Samuel Beckett En attendant Godot, régulièrement associée au genre de l'absurde. Écrite en 1948 et publiée aux Éditions de Minuit quatre ans plus tard, cette œuvre met en scène deux protagonistes, Vladimir et Estragon, dont l'activité principale est … d'attendre. Selon leurs dires, ils attendraient un certain Godot. Qui est-il ? Pourquoi doivent-ils se rencontrer ? Les personnages eux-mêmes le savent-ils ? Seule l'intervention d'un jeune garçon viendra relancer l'attente des deux personnages en affirmant que la venue de Godot est proche. Leur solitude vient également à être troublée par l'entrée de deux autres personnages : Pozzo et Lucky. Le premier, habillé luxueusement, se plait visiblement à exposer aux yeux de tous l'emprise qu'il exerce sur son serviteur en le maintenant attaché au bout d'une laisse.

            Avant l'arrivée des deux autres protagonistes, il peut sembler difficile au lecteur de déceler un sens à toute cette attente interminable. Pourtant, Pozzo et Lucky viennent soulever une première problématique : leur relation s'inscrit-elle uniquement dans le cadre de la fiction, ou permet-elle d'engager une réflexion sur un rapport de force particulier ? Il est vrai que l'auteur, ayant évolué lors de la Seconde Guerre Mondiale, a été profondément touché par la guerre et la déportation. Certaines critiques avancent donc l'interprétation selon laquelle Pozzo et Lucky représenteraient en réalité le rapport de force exercé entre les déportés juifs et les oppresseurs nazis. Un autre élément vient conforter cette thèse : Estragon, qui semble éprouver une once d'empathie envers Lucky, portait à l'origine le nom de « Lévi » dans les premiers manuscrits de Beckett. L'auteur aura par la suite préféré effacer ce nom, peut-être pour tenter de s'éloigner d'un passé traumatisant. Nous pouvons également penser que l'auteur représente ici un rapport de force entre les classes sociales, signifié par les costumes. La résignation de Lucky semble alors particulièrement sombre et offre une vision de l'homme et de la vie singulièrement pessimiste.

            Il est vrai que l'œuvre de Beckett paraît également engager une réflexion profondément tragique sur l'absurdité de la vie. Les deux protagonistes, dans une attente permanente, tentent de combler le vide de leur existence en discutant de la pluie et de beau temps, en se disputant de temps à autres, ou encore en décrivant longuement un paysage pourtant dépeint comme dénudé et sans réel intérêt dans les didascalies. Or cette tentative de productivité est évidemment fictive : Estragon et Vladimir se rendent sans cesse au même lieu, jour après jour, pour revenir sur les mêmes sujets… encore et encore. Leur existence paraît vaine, sans but ; ils semblent subir leur existence. Peut-être est-ce donc une critique de la condition humaine. Les Hommes vivraient la succession des jours de manière monotone mais tout en se pensant productifs, et en attendant qu'un événement perturbateur - ici, l'arrivée de Godot - vienne illuminer et donner un sens à leur vie.

            D'ailleurs, qui est ce Godot ? Nous ne savons pas quel est son lien avec Vladimir et Estragon ; nous ne savons pas plus pourquoi les deux protagonistes l'attendent patiemment des jours durant. Peut-être pouvons-nous y voir une représentation divine ; le nom de « Godot » peut en effet nous faire penser à « God », en anglais, Dieu. De plus, (attention spoiler, fermez les yeux et descendez de quelques lignes si vous ne souhaitez pas connaître la fin avant l'heure) le personnage de Godot n'arrivera en réalité jamais (je vous avais prévenus). L'attente des personnages prend par conséquent une toute autre résonnance : certes la vaineté de l'attente est poussée à son paroxysme, mais cette fin peut aussi être perçue comment l'attente stérile d'un signe divin.

            Toutefois, gardons en tête que ces interprétations n'ont rien de définitives et peuvent être discutées en tout point. D'après ses dires, l'auteur lui-même «ne sai[t] pas plus sur les personnages que ce qu'ils disent, ce qu'ils font et ce qui leur arrive. » Dans Lettre à Polac, en 1952, Beckett écrivait d'ailleurs : « Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d'en voir l'intérêt. Mais ce doit être possible. ».